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LA FRANC-MAÇONNERIE ANGLAISE
DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE

par Pierre Noël

(extrait de l'article publié dans le numéro 137, tome XXXV, 2004)


Fondée en 1717, la franc-maçonnerie anglaise a derrière elle une histoire de 287 années. Façonnée dans le climat spécifique de l’Angleterre du XVIIIe siècle, elle a évolué dans cette société pour acquérir un visage en apparence définitif vers 1830. Ces dernières années cependant ont vu une remise en cause radicale de ces traditions et de ces structures.

Quelques chiffres.

Le 1er octobre 1985, dans une réunion publique, le capitaine de frégate e.r. de la Royal Navy, Michael Higham, déclara : « Si j’étais le porte-parole officiel de la franc-maçonnerie anglaise, je représenterais ici entre un quart et un demi-million de francs-maçons ». Par ce délicieux euphémisme, si typiquement britannique, le Grand Secrétaire (à l’époque) de la Grande Loge Unie d’Angleterre avouait ignorer le nombre exact de membres de son organisation, lui qui reçoit le rapport annuel de toutes les loges du royaume et signe les certificats que reçoit tout franc-maçon admis au troisième degré de l’Ordre.
Cette ignorance n’était pas feinte. Tout membre de l’Ordre a le droit de s’inscrire dans autant de loges qu’il le désire et peu s’en privent, à Londres surtout, en raison de la rareté des réunions, trois à quatre en moyenne par an. Ce facteur seul suffit à expliquer l’imprécision du Grand Secrétaire.
Une publication officielle de la Grande Loge Unie, Your questions answered, datant de janvier 1999, estimait à 300 000 le nombre de francs-maçons en Angleterre et au pays de Galles, auquel il faut ajouter 30 000 membres outre-mer et 150 000 membres des Grandes Loges d’Écosse et d’Irlande, chiffres qui doivent sans doute être modulés par les multiples appartenances, mais aussi par l’abandon de toute activité de dizaines de milliers de membres, dont le plus connu est le duc d’Édimbourg, époux de la reine d’Angleterre.
En 1987, un groupe de travail de l’église anglicane estimait à 320 000 le nombre de francs-maçons actifs en Angleterre et au Pays de Galles, auxquels s’ajoutaient environ 100 000 Écossais et 55 000 Irlandais, Nord et Sud confondus puisque la Grande Loge de Dublin exerce son autorité sur l’ensemble de l’île depuis le XIXe siècle. En ne tenant compte que de la population mâle âgée de plus de 18 ans, il y aurait ainsi, en Angleterre, un franc-maçon pour trente adultes ; en Écosse, un pour vingt-cinq ; en Irlande, un pour quarante-cinq à cinquante seulement, ce qui ne peut surprendre dans un pays à majorité catholique.
À titre de comparaison, relevons qu’il y aurait (les statistiques y sont aussi malaisées) environ 90 000 francs-maçons en France et 15 000 en Belgique, toutes obédiences confondues, en bref 105 000 maçons pour une population de soixante cinq millions d’habitants en France et en Belgique, contre 475 000 pour une population de soixante millions d’habitants dans les Îles britanniques.
Il y avait, en 1992, 8 500 loges inscrites sur le registre de la Grande Loge, dont 1 670 à Londres et 800 outre-mer. Et pourtant ces chiffres ne peuvent cacher le déclin réel de l’Ordre. En 2001, Belton et Henderson publièrent un article retentissant intitulé : « les Francs-Maçons – une espèce en voie de disparition ». Ils écrivaient notamment :
« La délivrance de certificats (d’accession au 3e degré) par la Grande Loge Unie d’Angleterre montre une diminution régulière au cours des 15 dernières années… Cette réduction est de l’ordre de 4 % l’an. »

De fait, le Board of General Purposes, organe directeur de la Grande Loge, annonça le 12 mars 2003 que le nombre de certificats annuels avait chuté de 12 364 en 1993 à 8 993 en 2002. Si la tendance se confirme, cela signifierait une croissance zéro en 2030. En outre, de nombreuses loges, dans les grandes villes surtout, ont été dissoutes au cours des dernières années et d’autres envisagent de le faire dans un avenir proche. Alors que dans les années soixante, la Grande Loge gagnait 20 000 membres par an, elle en perdrait actuellement 6 000 dans la même période. Les jeunes hommes, entrant dans la vie professionnelle, considèrent la franc-maçonnerie comme une excentricité anachronique et préfèrent consacrer leurs rares loisirs à leur vie familiale (The Daily Telegraph, 9 juillet 2000).

Le visage de la franc-maçonnerie britannique.

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la franc-maçonnerie fut l’un des piliers de la société britannique, liée à l’Establishment et patronnée par la famille royale : Georges IV et Édouard VII furent Grands Maîtres lorsqu’ils n’étaient encore que Prince de Galles, Édouard VIII fut Grand Maître Provincial avant son accession au trône et Georges VI prit une part active aux travaux maçonniques durant son règne. L’Ordre se présentait en une structure pyramidale dont les grands du royaume, noblesse et High Church, monopolisaient le sommet. La classe moyenne en occupait le gros de l’édifice, répartie en loges dont le recrutement et la composition étaient déterminés par l’appartenance sociale, elle-même définie par un ensemble de règles non-écrites, basées plus sur l’éducation, la famille et la résidence que sur l’aisance financière. L’ensemble était loin d’être le groupe monolithique qu’on se plaît à imaginer. Une hiérarchie, à la fois stricte dans son essence et floue dans ses applications, régissait les rapports réciproques de ces strates superposées et souvent étanches, rendant malaisée la circulation « verticale » des individus. La multiplicité des fonctions officielles et des titres honorifiques, combien prisés, soulignait encore la subtile complexité d’une institution quasi féodale, d’une construction typiquement britannique où la distance sociale jamais n’exclut la courtoisie formelle. Le pair du royaume, s’il rencontrait à l’occasion d’une « tenue », le facteur de son village, ne se départirait jamais de la plus apparente affabilité, malgré l’évident rapport de subordination qui caractérise leurs relations dans l’Ordre et au-dehors.
Ne voyons là aucune hypocrisie : la fraternité, fondement de l’Ordre maçonnique, ne fut jamais outre-Manche synonyme d’égalité. Elle ne signifie rien d’autre que la conviction théorique d’être les enfants d’un même Dieu.
Depuis la seconde guerre mondiale, les choses ont changé malgré la permanence apparente des structures traditionnelles. Cette évolution témoigne (qui en douterait ?) de la mutation profonde de la société britannique au cours de ces dernières cinquante années.
Les générations nouvelles sont résolument anti-Establishment et ne s’intéressent plus guère à ces piliers usés de l’ex-Empire que sont l’Église établie et la Royauté (sinon pour les ragots colportés par la presse à sensation). La pratique religieuse est devenue minime et l’Église rencontre des difficultés financières majeures. Les vieilles familles possédantes ont de plus en plus de mal à tenir leur rang. Les postes-clefs de l’industrie, du commerce et des professions libérales sont souvent occupés par des hommes et des femmes issus de milieux modestes, traditionnellement indifférents au fait maçonnique. Dans ces conditions, l’attrait pour l’Ordre ne peut que diminuer et le recrutement des loges s’en ressentir.
La pyramide que je décrivais plus haut s’en voit remaniée en profondeur. Les membres de la noblesse, de l’Église officielle, de la haute bourgeoisie et plus simplement de la classe moyenne supérieure tendent à déserter les loges. Si le recrutement se maintient malgré tout, c’est par l’afflux d’hommes de moindre niveau social qui, très naturellement, adoptent le comportement de leurs prédécesseurs, cela dit sans aucune nuance péjorative. Une loge moyenne des faubourgs de Londres est généralement faite d’une majorité de frères employés dans le commerce, les petites et moyennes entreprises, les services de police et de pompiers, l’enseignement primaire et la médecine de quartier. Les milieux artistiques, intellectuels et académiques brillent par leur absence (la franc-maçonnerie est considérée comme peu sérieuse dans les universités, d’où le peu d’études académiques qui lui sont consacrées).
Cette « prolétarisation » relative de l’Ordre n’empêche pas la survie de loges exclusives, au recrutement élitiste, qui continuent comme par le passé à se réserver la direction de la Grande Loge, en un univers immuable et aux traditions intactes. La franc-maçonnerie anglaise est le miroir de la vie sociale, avec son snobisme et son amour du décorum. Dans les loges « ordinaires », elle est typique d’une certaine classe moyenne qui aime se réunir entre gens « ordinaires », « normaux », sans autre but que le partage de plaisirs innocents. La loge est un club privé, recruté par cooptation, agrémenté d’un rituel énigmatique coulé en un langage archaïque, où l’on dîne plutôt mal avant de s’en retourner chez soi ponctuellement à 9 heures du soir. Ces Anglais-là sont assez conformes à un certain stéréotype : ils aiment le cérémonial, la relève de la garde, la procession du Lord Maire et le discours du trône. Ils adorent appartenir à quelque chose, de préférence élitiste, où ils peuvent rencontrer leurs semblables, d’où le succès des loges réservées aux membres d’un même corps, d’une même administration ou aux anciens d’une même école.
La fréquentation des loges anglaises réserve bien des surprises au visiteur continental. Il n’y trouve rien de ce à quoi il est accoutumé : ni société de pensée, ni école du soir, ni cénacle spiritualiste, ni laboratoire d’un nouvel ordre social. Il rencontre une société de gentlemen dont le costume sombre et la cravate noire 4 masquent le statut profane que seul l’accent, si révélateur, permet de situer dans l’échelle sociale. Rien d’ailleurs ne distingue, à première vue, les loges exclusives que je citais plus haut, des loges « ordinaires ». Tout au plus le sherry y remplace-t-il la pinte de bière, le langage y est-il plus châtié et l’assistance moins nombreuse. Il y a des nuances que seul un insulaire peut saisir.

La franc-maçonnerie anglaise et la politique.

Évaluer le rôle de la franc-maçonnerie dans la vie politique anglaise est chose bien difficile. Très caractéristique d’ailleurs est l’absence d’hommes politiques de stature nationale dans l’Ordre. La franc-maçonnerie n’a compté que peu de ministres dans ses rangs et aucun n’arriva au 10, Downing street, si ce n’est Winston Churchill qui fut brièvement franc-maçon, de 1905 à 1908, bien avant qu’il n’occupât une fonction ministérielle. Ni les Pitt, ni les Lloyd-Georges, ni les Eden ne furent maçons. Ceci n’est pas le fruit du hasard : jamais la franc-maçonnerie ne fut une aide significative dans une carrière politique, pas plus chez les conservateurs, plutôt favorables à l’Ordre, que chez les travaillistes qui lui sont généralement hostiles. Mieux vaut sortir d’une public school connue, appartenir à un des clubs huppés de St James’s street ou à un syndicat influent.
Cette neutralité, bien réelle, ne date pas d’hier. Les premières Constitutions des Francs-maçons, rédigées par le pasteur James Anderson (1723), interdisaient déjà, dans leur article VI, toute discussion politique ou religieuse en loge. Le 15 août 1920, le Grand Secrétaire de la Grande Loge Unie d’Angleterre réaffirma publiquement cette interdiction dans une lettre adressée au Daily Telegraph :
« Comme beaucoup d’incompréhension semble être cultivée en divers milieux concernant les buts et relations de la Grande Loge Unie des maçons anciens, libres et acceptés (Ancient, Free and Accepted Masons) d’Angleterre, le Grand Maître a désiré que je fasse la déclaration suivante.
« La Grande Loge Unie d’Angleterre dont SAR le duc de Connaught est Grand Maître depuis vingt ans (ayant succédé à feu le roi Édouard VII, lui-même Grand Maître de 1875 à 1901 lorsqu’il était Prince de Galles) s’est, au cours de son histoire qui remonte à 1717, strictement abstenue de toute participation aux affaires publiques ou politiques, nationales ou internationales. Elle estime ne pouvoir entrer dans des discussions portant sur la politique de l’État. Tout en restant à l’écart de toute position partisane, elle a toujours inculqué le patriotisme au citoyen et la loyauté à l’individu.
« Il est strictement enjoint à quiconque devient franc-maçon, dès le début, de n’appuyer aucune action qui viserait à saper la paix et le bon ordre de la société, de respecter les lois de l’État où il réside et ne jamais faillir à l’allégeance qu’il doit à son souverain. Aucun secret n’est attaché à ces devoirs qui sont l’essence de la maçonnerie telle qu’elle est pratiquée sous la juridiction de la Grande Loge Unie d’Angleterre, de même que sous celle des Grandes Loges sœurs d’Irlande, d’Écosse, du Canada, d’Australie et de Nouvelle-Zélande. J’ai des raisons de croire qu’il en est de même dans le reste du monde anglophone.
« Chaque loge anglaise, lors de sa consécration, est dédiée à Dieu et à son service. Nul ne peut devenir maçon s’il n’a déclaré sa foi en l’Être Suprême. En conséquence, des hommes de toutes tendances politiques et des clercs de toutes religions sont membres de notre organisation. La maçonnerie offre ainsi une plate-forme où des hommes de toutes conditions, de toutes classes et de toutes croyances peuvent travailler ensemble pour le bien commun. Dans les loges maçonniques, toutes discussions sur des sujets de nature politique ou théologique sont strictement prohibées. Déterminée à se tenir à cette position, la Grande Loge Unie d’Angleterre ne participe jamais à des réunions maçonniques – ou quasi maçonniques – dans lesquelles les anciens landmarks fondamentaux, rappelés ci-dessus, peuvent être mis en question. »
La franc-maçonnerie anglaise n’a jamais joué de rôle politique comparable à celui attribué à ses homologues continentales, notamment en France et en Belgique, qui lui doivent une grande part de leur notoriété. Rien d’étonnant à cela. L’absence d’un projet de société, bâti sur la philosophie du siècle des Lumières ou sur tout autre système, l’absence surtout de l’opposition d’une puissance hostile telle l’Église catholique, lui ont épargné de devoir s’engager dans les luttes du Forum ou encore de se voir investie par des militants qui y auraient trouvé un refuge où préparer leur action. Gardons-nous cependant d’une attitude irénique. L’apolitisme de la franc-maçonnerie anglaise est le fait des circonstances et de l’adéquation de son message aux aspirations des classes dirigeantes des siècles passés. Dans un autre contexte, elle aurait peut-être réagi différemment. N’a-t-elle pas rompu ses relations avec les Grandes Loges d’Allemagne en 1914 ? Comment qualifier autrement que politique cette décision dictée par les événements ? (il y aurait beaucoup à dire sur le rôle qu’a pu jouer la franc-maçonnerie américaine, se réclamant pourtant des mêmes principes, lors de la guerre d’indépendance ou encore dans la défense de la séparation des Églises et de l’État).
La position officielle fut rappelée en août 1938 dans une déclaration commune des trois Grandes Loges d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande :
« la franc-maçonnerie anglaise […] réserve à l’individu le droit d’avoir ses propres opinions concernant les affaires publiques. Mais ni en loge, ni en une autre occasion en sa qualité de franc-maçon, il ne peut discuter ou avancer ses vues sur des questions politiques ou théologiques. »
[…]

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